Gaspard THEVENOT fondateur de la Verrerie Royale

 

 Les verreries de Folembray sont un des établissements les plus anciens de France. Leur véritable fondation, sur l'emplacement où elles s'élèvent actuellement, date du 31 janvier 1709. A cette époque, la forêt de Coucy faisait partie de l'apanage des Ducs d'Orléans. Le parchemin dont nous donnons la reproduction, portant la signature de Philippe d'Orléans, concédait en 1709 au fondateur des verreries de Folembray, Gaspard Thévenot, le droit de faire établir au lieu dit " le Vivier " une verrerie pour y fabriquer des bouteilles et des carafons de verre.(voir Abbé Vernier page 98)

1709, 31 janvier

Aujourd’hui trente et unième jour de janvier 1709, Monseigneur, petit-fils de France, duc d’Orléans, de Valois, de Chartres et de Nemours et Montpensier, restant à Paris, voulant gratifier et traiter favorablement le sieur Gaspard Thévenot, ayant égard à la très humble prière qu’il lui a faite de vouloir bien consentir qu’il fasse construire et établir une verrerie dans une maison nommée le Vivier, appartenant audit Thévenot, près le château de Follembray, située dans le marquisat de Coucy, pour y fabriquer des bouteilles et carafons de verre, seulement à la manière d’Angleterre, à l’exclusion de tout autre.

(à la manière d’Angleterre signifie bouteille de forme trapue d’un verre noir foncé plus ou moins épais dont l’emploi s’est développé outre manche dans la seconde moitié du XVIIe siècle, avant de s’amplifier au début du XVIIIe siècle pour le commerce et la conservation des vins).

A l’exclusion de tout autre, car il existe a parement une verrerie royale qui continue son activité dans le château de Folembray, malgré le départ des trois associés.

Et même si l’activité est en sommeil en 1709, les titres et privilèges demeurent.

Dessin. La verrerie dans le massif de Saint-Gobain, p. 38

L'emploi des bouteilles pour l'amélioration des vins en cave, n'a dû sa rapide diffusion et le perfectionnement de leurs formes, qu'à la découverte de la fabrication du vin mousseux de Champagne, exigeant des récipients solides, découverte qui remonte à 1690.

Le lieu était bien choisi : la chaussée romaine dit "Chaussée Brunehaut, orientée Nord Sud, réunissait Soissons à Saint Quentin. Elle longeait, précisément en cet endroit l'étang du Vivier qui existe toujours. Cette industrie était certaine de posséder ainsi sur place des réserves d'eau, de sable qui constituent tout le sous-sol de cette région, et l' approvisionnement nécessaire de bois pour lequel les brevets donnaient le droit d'exploitation pour tous les besoins industriels.

1709, 31 janvier

Gaspar Thévenot, bourgeois de Paris avait une cense au hameau du Vivier. Actif et intelligent, il avait suivi avec intérêt la création de la verrerie dans les ruines du château de Folembray. Il résolut de poursuivre l’oeuvre et d’établir un nouveau four près de sa ferme.

Cet emplacement qui, par sa position exceptionnelle assurait à la fois au nouvel établissement le sable, l’eau et le bois se trouvait à 99 mètres à peine de la chaussée Brunehaut et sur la route de Coucy à Chauny ; c’était alors la situation la plus avantageuse qu’il fut possible de trouver pour un établissement de cette nature. Thévenot adressa une demande d’autorisation au duc d’Orléans et l’obtint.

La verrerie fut fondée, prit une extension rapide et se plaça de prime abord parmi les meilleures verreries à bouteilles. Elle garde toujours cette place et maintenant, par le fini de sa fabrication, par la multiplicité de ses produits, elle est encore considérée comme un des meilleurs établissement de ce genre en France.

Dessin. La verrerie dans le massif de Saint-Gobain, p. 38

Ces droit furent confirmés par de nombreuses lettres patentes en 1712-1716-1720, ..etc.. qui prouvent tout l'intérêt qui s'attache désormais au développement de cette industrie dans cette région.


La thévenotte, célèbre bouteille parisienne axonaise
d’Ancien Régime

par Stéphane PALAUDE

Nombreux sont ceux qui connaissent Gaspard Thévenot, ou plutôt sa « thévenotte » en verre du début du XVIIIe siècle : bouteille axonaise parce qu’elle est produite à Folembray ; bouteille parisienne, puisque le propriétaire de la verrerie est parisien et destine ses contenants à la capitale ; bouteille célèbre, car tous les auteurs des XIXe -XXe siècles en parlent. Or, que savaient-ils de l’un des premiers contenants standardisés ?

Thévenot achète la propriété sur laquelle il va installer sa manufacture le 14 février 1709. Le choix du segment s’explique (Palaude 2015) : investissement prémédité ? On pourrait bien le croire et le choix du créneau s’explique. Thévenot s’oblige à faire façonner des bouteilles. Par « manière d’Angleterre », comprenez : contenant de forme trapue d’un verre noir foncé plus ou moins épais dont l’emploi s’est développé  outre-Manche dans la seconde moitié du XVIIe siècle avant que de s’amplifier en France début XVIIIe pour le commerce et la conservation des vins.

Ainsi, à la verrerie d’Anor (Nord), en parallèle de la fabrication du verre à vitres, débute à la fin des années 1690, celle des bouteilles : d’abord en petites quantités jusqu’à devenir un véritable marché à fournir quelques décennies plus tard, sans pour autant verser dans la monoproduction (Palaude 2009, 66-67, puis 90 et suiv.). Or, Thévenot ne vise que le créneau bouteille, car ce marchand verrier faïencier bourgeois de Paris sait que la plupart des vins de sa ville — sans oublier Versailles — y sont acheminés en barriques auprès surtout de grossistes, puis dans les tavernes et enfin chez les riches particuliers. Tous ont dès lors gros besoin de contenants pour en faire le débit. Thévenot saisit donc dans les premiers tout l’intérêt prometteur de la bouteille sur la capitale.

 Le transport des contenants depuis Le Vivier se calquera sur celui des glaces de SaintGobain : par la rivière d’Oise. Et la voie fluviale coûte bien moins cher qu’un transport terrestre, quoique celui-ci demeure sur une courte distance jusqu’à Chauny. Autre avantage : Folembray est en Ancienne France, tandis que les verreries d’Argonne ou de la généralité de Hainaut dont ressort l’établissement verrier d’Anor, par exemple, doivent payer de très lourdes taxes à l’entrée de leurs produits pour atteindre le marché parisien, entre autres.


Quant au coût de fabrication, il s’en trouve réduit par la situation du site du Vivier en lisière de la Basse-Forêt de Coucy, vaste massif forestier qui fournira l’indispensable combustible de chauffe des fours où sont « dévorées » nuit et jour d’énormes quantités de bois. De plus, la préparation de la composition vitrifiable nécessite l’emploi de matières premières peu épurées. La base proviendra de carrières locales de sables « glauconieux », pauvres en potasse, mais riches en oxyde de fer, lequel oxyde donne cette coloration verte foncée dite noire (Junger 1895, 107). La recette n’est probablement guère compliquée : deux volumes de cendres de bois tamisées pour un volume de sable (Palaude 2011). Le verre ainsi obtenu après fusion à 1200-1400° C, est juste un peu « dur » à travailler.

Dans la phase initiale d’entre 1709 et 1712, pour modeler le verre, Thévenot recourt à des membres de la noblesse verrière recrutés, partie localement, avec les Massari et Colnet de Charles-Fontaine, verrerie établie non loin de Folembray, partie en Argonne, avec un Du Houx, par exemple. Cela limite les tracasseries fiscales. Puis une fois le projet viabilisé et l’exemption de toutes charges du personnel du Vivier acquise par un arrêt du conseil d’état du 9 août 1712, des maîtres-ouvriers — leur anoblissement n’est plus juridiquement ni politiquement rendu possible, sauf exception — prennent le relais : Jean Dedier (ou Didier), Jean Pinet et Jean Meunier, parmi ceux reconnus. De vieille race toutefois, citons Pierre Ghÿot (des Guyots).

 Gaspard Thévenot n’a vraisemblablement jamais soufflé de bouteille. On ne s’improvise pas verrier. Mais son génie s’est exprimé dans la commercialisation d’un contenant à la forme arrêtée en 1720 (Ce millésime figure sans doute sur la bouteille originale conservée à la verrerie de Folembray au XIXe siècle). Si Thévenot se démarque ainsi de la concurrence qui l’a rattrapé, il n’est pas l’inventeur de sa bouteille. Ses maîtres-ouvriers lui ont proposé plusieurs modèles jusqu’à en arrêter un après bien des tâtonnements. Et cette paternité évidente se retrouve dans la singulière façon qu’ils adoptent pour se présenter dans les actes d’état civil folembraisiens des années 1720 : « forgeurs de bouteilles ».

 Mais que savons-nous du mot même de thévenotte ? Ce n’est qu’en 1824 que Brayer l’écrit à propos de la verrerie de Folembray toujours active. Il cite le succès tel de Thévenot « qu’on ne servait plus à Paris que de thévenottes » (Brayer 1991 (1824), 244-245) (A l’origine, on trouve le mot thévenotte avec deux « t ». Par la suite, certains auteurs en retrancheront un). Or, cette première mention intervient à une époque où les verreries axonaises se cherchent. À Prémontré tout proche, on fabrique bouteilles, cloches de jardin, verre à vitres, voire verre de lunettes et d’optique. Dans les années 1820, l’usine de Folembray n’aurait-elle pas eu besoin d’un peu de publicité en donnant dans l’ancienneté de la réussite et dans l’appellation vernaculaire simpliste, thévenotte pour Thévenot, afin de séduire la clientèle du créneau bouteille ? À défaut de mention du XVIIIe siècle, sacrifions à ce qui est devenu une tradition.

 Eugène Plouchart admire la thévenotte de 1720 à l’exposition universelle de Paris en 1900, endommagée durant la Première Guerre mondiale puis disparue ensuite, et mentionne que cet exemplaire original a servi de modèle à la bouteille bénédictine de MM. Legrand de Fécamp (Plouchart 1901, 107). Mais ce n’en sera pas l’exacte réplique, car la thévenotte est parvenue jusqu’à nous. En effet, le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée à Marseille en possède deux représentations : une couchée sur papier photo (inv. n° Ph.1973.129.156) et une en verre et en forme (inv. n° D1942.2.30). Mais celle  là n’est pas le cliché de celle-ci puisque le niveau de détérioration de l’embouchure de chacune diffère.

Fig. 1 De la thévenotte à la bénédictine, 1720-2014. Depuis la gauche, 1720-1739 (en 1 & 2), 1891 (en 3) et 2014 (en 4). Respectivement, coll. MuCEM, inv. nos Ph.1973.129.156 et D1942. 2.30, tous droits réservés ; Barrelet, 1958, 7, fig. XVI, Archives Saint-Gobain à Blois ; et fabrication Verallia à Vauxrot (Aisne) (© S. Palaude).

 

De la première récupérée sur le site du Vivier dans les années 1970, il ne reste que l’image. De la seconde provenant de Folembray, demeurent les mesures : haut. 25 cm, diam. 12 cm et poids 802,30 gr. L’une comme l’autre possède ce galbe si particulier : fût tronconique inverse seul formé dans un moule spécifique dit de fond (cf. démarcation), épaule arrondie puis « cassée » à la base du col par la ligne sèche d’un cône qui prend enfin un air tubulaire à quelques centimètres de l’embouchure qui ne semble présenter, elle, rien de particulier.

L’objet est clairement identifiable et standardisé au seul moyen du moule de fond et du tour de main ; novateur en son temps. Et les deux exemplaires conservés sont bien deux thévenottes, car la comparaison avec la photographie de la bouteille d’après l’original fabriquée à Folembray sur machine Ashley en 1891 et l’iconographie abondante de la bénédictine laisse planer peu de doute ; à ceci près que la ligne du cône a été adoucie (Barrelet 1958, 7, fig. XVI). Or, la forme des contenants évolue au XVIIIe siècle : pour un meilleur stockage, le fût devrait désormais présenter une forme plus cylindrique (voir Bidet 1991 - 1752). Il est donc fort probable que la thévenotte, dans sa forme originelle décrite cidessus, n’ait que peu survécu à son distributeur exclusif, lequel meurt en 1738 et dont la veuve vend la verrerie l’année suivante.

Ainsi Gaspard Thévenot s’est-il lancé en 1709 dans la verrerie en bouteilles. En bon marchand verrier faïencier parisien qu’il est, il entrevoit dans la fourniture des contenants sur la capitale un marché exponentiel à saisir depuis Folembray. Il parvient même à se démarquer de ses concurrents en disposant dès 1720 de son propre modèle de bouteille : la thévenotte. Elle porte son nom, mais ce sont ses « forgeurs de bouteilles » qui l’ont inventée. Or, la célèbre bouteille parisienne axonaise d’Ancien Régime ne survit probablement pas, dans sa forme initiale, à la disparition de son maître. Mais il nous reste la bénédictine !

 


 

En 1715, la manufacture du Vivier obtient le titre de verrerie royale.

Le 24 Avril 1717, Gaspard Thévenot est autorisé à joindre à la fabrication des bouteilles et carafons à la maniére d’Angleterre, celle de « toutes autres sortes d’ouvrages en verre ». Il imagine alors un type de bouteille spécifique : la Thévenotte de Folembray ». Le type spécifique de bouteille a été réparé par MM. Legrand de Fécamps pour la liqueur de Bénédictine.

Thévenot fait venir de Neuvilly (Meurthe) d’habiles verriers parmi lesquels un certain Louis Féret, dont le fils Guillaume, allait finir par prendre 30 ans plus tard la tête de la verrerie, mais aussi Jean Meunier; Didier Gigault, Louis Ganon, Oudinet et Govin. Tout ces ouvriers étaient exemptés de taille (impôt)

En 1729, mort de Gaspard Thévenot. Sa veuve cède l’exploitation de la verrerie à Guillaume Féret, fils d’un des premiers ouvriers verriers que Thévenot avait fait venir de Lorraine.

Le 17 juillet 1739, le duc d’Orléans, marquis de Folembray, accorde à Guillaume Féret les mêmes droits ou prérogatives dont avait joui le sieur Thévenot, c’est à dire être manufacture royale.

 

Bibliographie :


Barrelet 1958 : Barrelet (J.) : « Quelques points d’histoire à propos de la bouteille en verre », Verre Creux Saint-Gobain, 10, novembre 1958.

Bidet 1991 (1752) : Bidet (N.) : Traité sur la culture des vignes, Le Bibliophile Rémois, 1991, fac-similé de l’édition de 1752.

Brayer 1991 (1824) : Brayer (J-B-L.) : Département de l’Aisne, Agriculture, industrie, commerce, 2, Paris : Res universis, 1991 (1824).

Junger 1895 : Junger (H.) dir. : Dictionnaire biographique des grands négociants et industriels, Paris : Imp. de l’Armorial français, 1895.

Palaude 2009 : Palaude (S.) : Verreries noires d’Avesnois-Thiérache, XIXe-XXe siècles, thèse de doctorat en Histoire, dir. J.-F. Eck, Université de Lille 3, mars 2009.

Palaude 2011 : Palaude (S.) : « Le verre de l’Avesnois- Thiérache à l’Epoque Moderne, Entre recherches historiques et expérimentations », BullAFAV, 2011, 103- 108.

Palaude 2015 : Palaude (S.) : « Aux origines du verre préindustriel à Folembray (1700-1739) », Mémoires de la Fédération des sociétés d’histoire et d’archéologie de l’Aisne, t. LX, 2015 ; à paraître

Plouchart 1901 : Plouchart (E.) : Le Département de l’Aisne à l’Exposition Universelle de Paris en 1900, collection des Publications Locales du Journal de Saint-Quentin,10, mai 1901.

 

 

retour au menu